Ils se tiennent devant vous, 15 hommes très musclés et intimidants, tous vêtus de noir. De leurs yeux féroces, ils vous dévisagent sans ciller, vous, leur proie. Soudain, le silence se brise. L’homme au centre de l’assemblée se met à rugir…

« Kia whakata hoki au I ahau.
Hi aue, hi.
Ko aotearoa e ngunguru nei.
Au! au! aue ha! »

Chacune des syllabes qui jaillissent de sa bouche semble motiver un peu plus les hommes autour de lui. Les yeux sortent de leurs orbites et les langues de leurs fourreaux comme des épées tandis qu’ils rugissent en cœur. Des poings énormes martèlent cuisses et coudes et s’écrasent durement. Et alors que leurs cris se font de plus en plus puissants, le fait que vous ne distinguiez pas un seul des mots prononcés ne fait que renforcer la menace qu’ils profèrent. De leurs pouces, ils dessinent une ligne sur leurs cous, pour que leur message soit plus clair, et leurs hurlements vont crescendo…

« Kapa O Pango!
Ponga ra!
Kapa O Pango!
Aue hi! »

Puis le silence se fait. Le haka est terminé, mais vos soucis, eux, ne font que commencer.

« KA MATE », UNE HISTOIRE DE VIE ET DE MORT

Tout adversaire de la Nouvelle-Zélande lors de la Coupe du monde de rugby 2015 est voué à subir le même sort. Le haka Maori sert depuis plus d’un siècle à l’équipe nationale de rugby de chant de guerre d'avant-match, un rituel devenu incontournable. Dans le monde du sport, une telle expérience visuelle est sans égale : la passion et la menace qui s’en dégagent sont uniques. Pourtant, le haka n’est pas, à l’origine, destiné à intimider. Il exprime la passion, la vigueur et l’identité du peuple Maori et a été pensé comme une célébration de la vie par le chef guerrier Maori Te Rauparaha en 1820. Poursuivi par une tribu rivale, il s’était réfugié dans une fosse à patates douces. Sa fin semblait proche. « Ka mate ! Ka mate » (« Je meurs ! Je meurs ! ») marmonnait-il tandis que ses ennemis se rapprochaient encore. Mais, se rendant compte que ses poursuivants n’avaient pas découvert sa cachette, il répéta alors « Ka ora ! Ka ora ! » (« Je vis ! Je vis ! »). Il dansa et chanta pour célébrer sa joie et c’est ainsi que le haka était né – « Ka Mate », célébration de la vie sur la mort.

Les années passèrent et le haka prit une tonalité plus terrifiante. Les tribus en guerre s’en servaient pour se préparer à la bataille. Puis, en 1888, lors d’une tournée de l’équipe des Natives néo-zélandais - principalement des maoris - les joueurs interprètent un « Ka Mate » devant leurs adversaires ahuris, semant là les graines d’une des meilleures traditions sportives à ce jour. Néanmoins, pendant plus d’un siècle, le haka était un simple divertissement, loin de l’impressionnant spectacle qu’il est devenu. Pauvrement chorégraphié et interprété avec force sourires et éclats de rires, on pouvait plus facilement le comparer à une danse maladroite qu’à un rituel de redoutables guerriers. Mais en 1987, le haka a pris un tout autre tournant.

COUPE DU MONDE 1987 : NAISSANCE DU KAPA O PANGO

La veille de la journée d’ouverture de la Coupe du monde de rugby, le capitaine néo-zélandais, Wayne « Buck » Shelford, peut-être conscient du rang de l’équipe dans la hiérarchie du rugby, donne une nouvelle vie au haka et introduit plus de précision et d’intensité dans l’interprétation. Il savait sans doute qu’un haka dont les acteurs n’étaient pas parfaitement à l’unisson était considéré comme un mauvais présage pour la bataille à venir.

En 2005, le phénomène s’intensifie encore lors de la présentation par la Nouvelle-Zélande devant ses adversaires et devant le monde entier du « Kapa O Pango » – un nouveau haka dédié aux matchs que le capitaine juge être important. Plus long, il s’accorde mieux avec l’équipe nationale, faisant référence aux guerriers vêtus de noir et à la fougère argentée de leur maillot. Il est également à l’origine d’une polémique. Le dernier geste controversé de la danse mimant un égorgement… Le syndicat de rugby néo-zélandais s’exprima rapidement, expliquant que ce mouvement équivalait à puiser de l’énergie vitale pour la donner au corps et non la mort sanglante et imminente de leurs adversaires. Mais cela ne rassurait que moyennement les joueurs auxquels le haka s’adressait.

« Je n’ai jamais été aussi effrayé sur un terrain de rugby que le soir où j’ai affronté la Nouvelle-Zélande à Murrayfield en 2008 », confirme Thom Evans, l’un des ambassadeurs Coca-Cola pour la Coupe du monde 2015. « Vous pouvez les voir interpréter le haka à la télévision et c’est déjà très intense. Mais ce n’est qu’une fois sur le terrain, à seulement quelques mètres d’eux, que vous… Je ne peux même pas expliquer le sentiment que cela procure, j’ai la chair de poule rien que d’y penser. C’est à la fois terrifiant et très inspirant. »

Haka

Imaginez lorsqu’ils sont 15 ! 

© Frans Lemmens | Getty Images

LES RÉACTIONS FACE AU HAKA : ENTRE CRAINTE ET DÉFIANCE

Bien que le « Ka Mate » dure moins d’une minute, ces 60 secondes peuvent être très difficile à combler pour les adversaires des Néo-Zélandais. Comment réagir devant 15 immenses guerriers dont le regard vous glace le sang, à part sonner le sauve-qui-peut ? Les autres équipes ont adopté des tactiques diverses, chacune cherchant délibérément à ne pas se laisser démonter.

Par exemple, en 1996, l’équipe d’Australie a tourné le dos aux Néo-Zélandais. Les joueurs ont alors continué leur échauffement sur leur propre moitié de terrain. En 2008, les joueurs de l’équipe du Pays de Galles montraient leur dédain en se tenant droits, bras croisés, à dévisager les Néo-Zélandais, retardant ainsi le coup d’envoi. Et lors de la finale de la Coupe du Monde 2011, les Français choisissent de faire bloc et s’approchent fièrement à 10 mètres des Kiwis en pleine danse guerrière.

LE HAKA, UN INSTRUMENT DE LA VICTOIRE ?

Peut-on dire que la danse de guerre permet aux joueurs d'avoir un ascendant réel sur leurs adversaires ? Peut-être, mais jusqu’à un certain point. Une danse de guerre ne peut seule faire la différence. Les équipes des voisins océaniens de la Nouvelle-Zélande, Fidji, Tonga et Samoa, ont toutes leurs propres danses : le Cibi (prononcer « thimbi »), Sipi Tau et Siva Tau. Elles ne suscitent pour autant pas la même peur dans les cœurs et les esprits de leurs adversaires que le haka.

Le fait est que l’équipe de la Nouvelle-Zélande est simplement d’un très haut niveau et gagne la plupart de ses rencontres de toutes façons, avec ou sans haka : 86 % de ses matchs en Coupe du monde.

« Je pense que le succès de la Nouvelle-Zélande est la combinaison de deux éléments », s’amuse Sara Chatwin, psychologue du sport basée à Auckland. « En tant que nation, la Nouvelle-Zélande fournit de nombreux joueurs très compétents et le haka ne fait que renforcer la pression sur les adversaires lors des rencontres. Bien sûr, il ne les rend pas invincibles, mais il se pourrait qu’il leur donne un avantage sur les autres équipes. Laissez-moi ajouter que la Nouvelle-Zélande n’a rien fait pour créer toute cette mythologie grandissante autour du haka – c’est le reste du monde qu’il l’a fait pour elle.»

Si cela est vrai, ce sont ses adversaires qui ont contribué à donner aux All Blacks une stature quasi mythique dans le rugby. Ce qui est sûr, c’est que l’équipe qui remportera la Coupe du Monde 2015 de rugby devra battre la Nouvelle-Zélande et leur haka à un moment ou un autre du parcours.

La seule chose à faire est de rester à couvert et de profiter du spectacle !