Dans le cadre de la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, le 21 mars, Journey donne la parole à Jamal Booker, archiviste du département Communication patrimoniale de Coca-Cola à Atlanta. Ce grand spécialiste de l’Histoire revient sur un épisode majeur de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis : une « affaire » qui met en scène des amateurs de Coca-Cola d’origine diverses, réunis autour d’un élément de patrimoine incontournable de la saga de la marque, la fontaine à soda…

Juillet 1958 : une jeune femme du nom de Carol Parks s’assoit à la célèbre fontaine à soda du Dockum Drugstore de Wichita, dans le Kansas. Elle commande un Coca-Cola que lui apporte rapidement une serveuse. D’autres clients entrent et prennent place au comptoir, à côté de Carols Parks. La serveuse disparaît.

Le problème ? Les autres clients sont noirs. Et comme d’innombrables établissements aux États-Unis à l’époque, la fontaine à soda pratique une politique de ségrégation, autrement dit, elle refuse de servir les « personnes de couleur ». Si Carol Parks a obtenu sa boisson, c’est simplement que la serveuse n’avait pas su déterminer, à la couleur de sa peau, qu’elle était noire.

Cette histoire a constitué l’un des premiers cas attestés de sit-ins de protestation, ces manifestations non violentes contre les lois de ségrégation raciale aux États-Unis, au cours desquelles des Noirs (souvent des étudiants) entraient dans un restaurant qui appliquait la politique de ségrégation et demandaient à passer commande.

Martin Luther King, Jr. a consacré une bonne partie de sa vie à militer pour les droits civiques. En tant qu’afro-américain, je suis touché par les causes qu’il a défendues. En tant qu’historien de l’univers des boissons, je suis frappé par le fait qu’un si grand nombre de ces sit-ins pacifiques (inspirés pour certains de Luther King lui-même) aient été organisés dans des fontaines à soda, un des éléments essentiels du secteur des boissons sans alcool.

On pourrait presque dire que les fontaines à soda sont l’un des jalons qui ont mené à l’adoption des droits civiques aux États-Unis. Martin Luther King a été arrêté et a passé sa première nuit en prison en octobre 1960 à Atlanta, pour avoir accompagné des dizaines d’étudiants du Centre universitaire de la ville qui réalisaient un sit-in organisé et faisaient acte de désobéissance civile en demandant à passer commande dans des fontaines à soda et des restaurants pratiquant la ségrégation. Cela m’a incité à me pencher sur cette histoire.

L’emblématique fontaine à soda

Les premières fontaines à soda ont fait leur apparition aux États-Unis au début du XIXe siècle avant de connaître leur apogée dans les années 1950 et 1960. Elles se sont progressivement répandues aux côtés des pharmacies et des drugstores, et ont atteint une immense popularité dans les restaurants et les cafés de tout le pays. Il s’agissait d’établissements où les clients se retrouvaient pour discuter voire prendre un repas léger, comme ils le feraient aujourd’hui dans un café.
L’emblématique fontaine à soda

Deux femmes participent à un sit-in le 26 mars 1960 pour protester contre la ségrégation à Nashville, dans le Tennessee

© Bettmann | CORBIS

Le Coca-Cola a été servi pour la première fois en 1886 à la fontaine à soda d’une pharmacie d’Atlanta, en Géorgie. Ce n’est qu’en 1928 que les ventes annuelles de Coca-Cola en bouteille ont dépassé celles en fontaine. En tant qu’archiviste de The Coca-Cola Company, j’ai souvent un brin de nostalgie en songeant à l’expérience fabuleuse que devaient constituer les fontaines à soda au milieu du XXe siècle. Lorsque je repense à l’histoire de la fontaine à soda de Martin Luther King Jr., de Carol Parks et même de mes parents et de ma grand-mère, qui avait travaillé dans une fontaine à soda où il lui était interdit de se restaurer en tant que cliente, cela éveille toujours en moi un mélange d’émotions.

Je me suis alors interrogé : aurais-je pu prendre un repas dans l’une de ces fontaines à soda dont je fais aujourd’hui l’éloge ?

Le Coca-Cola servi dans les fontaines à soda a toujours été très apprécié de la communauté noire, et l’entreprise a fait figurer des Afro-Américains dans ses publicités dès les années 1950. Mais, dans certaines régions du pays, les Noirs pouvaient se voir interdire d’acheter un Coca-Cola (et de le consommer sur place). Ces pratiques ne relevaient pas d’une politique imposée par The Coca-Cola Company, mais des lois de ségrégation communément appliquées dans le sud des États-Unis.

Le début d’un grand changement

Le 1er février 1960, quatre élèves de l’Université agricole et technique de Caroline du Nord s’assoient à une fontaine à soda Woolworth à Greensboro, en Caroline du Nord, pour le plus célèbre sit-in de toute l’histoire des États-Unis. Ce dernier est également considéré comme l’étincelle qui s’est propagée aux autres restaurants du pays.

Plusieurs mois plus tard, le 19 octobre 1960, Martin Luther King Jr. assiste à un autre sit-in qui devait faire date. Un sit-in où était également présente Marilyn Pryce Hoytt, mentionnée comme « une femme non identifiée » sur une photographie où l’on aperçoit Luther King se diriger vers un véhicule qui devait le conduire au poste de police. La photo montre Marilyn Hoytt juste après sa participation au sit-in organisé à la fontaine à soda et à l’acte de désobéissance civique mené aux côtés de Martin Luther King Jr. au Magnolia Tea Room, un café situé dans les grands magasins Rich d’Atlanta. Ce magasin était progressiste en lui-même, étant donné que les familles noires avaient la possibilité d’y réaliser des achats à crédit, comme les familles blanches. Mais, il en allait tout autrement concernant les diners du magasin, qui appliquaient la ségrégation. Martin Luther King Jr. raconte que sa famille avait dépensé 4 500 dollars chez Rich en 1959, tout en précisant que « nous étions bien accueillis à tous les comptoirs du magasin, à l’exception des restaurants ».

Quand une fontaine à soda devient l’héroïne de la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains

Lorsque la militante des droits civiques Marilyn Pryce Hoytt était jeune fille, sa grand-mère la conduisait à la fontaine à soda ouverte à tous des magasins F.W. Woolworth à Springfield, dans l’Ohio, pour lui montrer qu’« elle avait les mêmes droits que les autres ».

© Clark County Historical Society, Springfield, Ohio

Marilyn Hoytt, qui a été l’une des premières parmi les 52 personnes arrêtées lors du sit-in des magasins Rich, était à l’époque étudiante au Spelman College d’Atlanta. Lorsqu’elle regarde la photographie qui la montre aux côtés de Martin Luther King Jr. et du leader de l’intégration étudiante du Centre universitaire d’Atlanta, Lonnie King (aucun lien de parenté entre les deux King), elle est encore frappée par le regard perçant et fier qu’elle affichait.

Cette expression trouve peut-être son origine dans une autre habitude de sa jeunesse en lien avec les fontaines à soda. En effet, chaque été, lorsque Marilyn et sa sœur rendaient visite à leurs grands-parents à Springfield, dans l’Ohio, la première chose que faisait leur grand-mère était de les conduire à la fontaine à soda ouverte à tous des magasins Woolworth, et de s’assoir au comptoir. Elle leur montrait les clients blancs et noirs tout autour d’elles afin qu’elles comprennent qu’elles avaient les mêmes droits que les autres, « dans l’espoir que nous conserverions cet état d’esprit en retournant dans le sud », explique-t-elle.

Les fontaines de soda, véritables agents du changement

Pour quelles raisons Martin Luther King Jr. et d’autres membres du mouvement pour la défense des droits civiques se sont-ils concentrés sur les fontaines à soda ? D’abord, du fait de leur importance en tant qu’institutions communautaires (les établissements ciblés étaient choisis d’abord et avant tout parce qu’ils étaient considérés comme des lieux stratégiques au sein des communautés où ils étaient implantés). Un autre facteur était d’ordre économique. L’Atlanta Journal explique que dès que Marilyn Hoytt, Martin Luther King et les autres étudiants se plaçaient dans la file d’attente ou s’asseyaient dans les restaurants, « le service s’arrêtait et les lumières s’éteignaient ; la chaîne était verrouillée et le panneau " fermé " installé ».

Dans une vidéo tournée juste après son arrestation, Martin Luther King Jr. décrit les sit-ins comme un moyen de porter la question de la ségrégation raciale sur le devant de la scène et d’engager des avancées significatives. Le facteur économique a sans aucun doute attiré l’attention sur ce problème, en obligeant les gens à s’y confronter. Et de la même façon que le boycott des bus de Montgomery de 1955 avait conduit la Cour suprême des États-Unis à déclarer en 1956 l’inconstitutionnalité des lois de l’Alabama sur la ségrégation dans les bus, les sit-ins dans les fontaines à soda se sont avéré de puissants agents du changement. La ségrégation raciale allait disparaître des restaurants d’Atlanta en 1961, soit une année après les sit-ins pacifiques.

Changer l’Amérique dans le bon sens

L’attribution du Prix Nobel de la Paix à Martin Luther King Jr. en 1964 traduit la portée internationale des efforts qu’il a menés dans son pays pour lutter contre l’injustice. Le Président de The Coca-Cola Company de l’époque, Robert W. Woodruff, se déclara favorable à l’organisation d’un dîner en l’honneur du lauréat. Au départ, aucun des grands dirigeants d’entreprises de la ville ne donna suite à l’invitation, jusqu’à ce que Robert W. Woodruff les encourage tous à l’accepter. Finalement, plus de 100 chefs d’entreprises assistèrent à la réception.

La même année, le Congrès américain adoptait la très importante Loi sur les droits civiques, Civil Rights Act, qui mettait un terme à la ségrégation raciale légale. La discrimination des Noirs ou de toute autre minorité dans les lieux publics était désormais interdite.

Personne ne gagne à l’inégalité. Lorsque Martin Luther King Jr. s’est présenté à 11h00 à la fontaine à soda des magasins Rich, accompagné de neuf autres personnes et a souhaité passer commande, le comptoir a immédiatement été fermé. Selon moi, cette pratique était perdante aussi bien pour les entreprises, du fait du manque à gagner que cela représentait, que pour les serveurs et les potentiels clients, car ils n’avaient pas la possibilité de se rencontrer. On pourrait même avancer que c’est la société toute entière qui était perdante. Même si un Coca-Cola avait été commandé, il n’aurait pas rempli sa fonction principale, qui est de rafraîchir et réconforter.

Le chemin vers la reconnaissance des droits civiques a touché de multiples lieux, et parmi eux les fontaines à soda, en transformant l’Amérique dans le bon sens. Il n’est guère facile de concevoir tout le chemin parcouru pour que nous soyons aujourd’hui en mesure de nous rendre n’importe où, de commander un Coca-Cola et d’être servi. Je rends hommage à Martin Luther King Jr., à Marilyn Pryce Hoytt et aux innombrables personnalités qui ont lutté pour les droits civiques, parfois grâce aux fontaines à soda, d’avoir réussi à surmonter l’inertie de l’injustice.