A l'occasion de la Journée Internationale des droits des Femmes, Journey a souhaité brosser le portrait d'une femme d'exception. Isabelle Autissier, présidente du WWF-France soutenue par Coca-Cola, est connue pour avoir été la première navigatrice à boucler un tour du monde à la voile en solitaire en 1990-1991. Esprit libre, auteur de nombreux récits d'expéditions et de romans, cette ingénieur en agronomie spécialisée dans l'halieutique1 membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE) est également une écologiste pragmatique, soucieuse de mettre en place un modèle de développement humain durable.

A l'âge de 12 ans, Isabelle Autissier est en vacances à l'ouest de Saint-Malo avec ses parents. Seule sur la plage elle leur annonce pour la première fois : « Je prends le bateau toute seule. » Une première escapade sur le voilier familial qui fixa le cap de toute sa vie. Liberté, aventure, détermination. Femme d'action, Isabelle Autissier a toujours fait ce qu'elle a voulu. « Si on attend les autres, on n'avance pas dans ses projets. Alors on se retrousse les manches et on y va. » Et Isabelle Autissier est allée très loin. Plus loin que la plupart des Hommes. Quatre tours du monde à la voile, la traversée à pied des îles Kerguelen dans le sud de l'océan indien ou encore la découverte des confins de l'Antarctique, « là où les cartes ne disent plus rien. » Car l'exploratrice elle, aime raconter, pour rapprocher ces « merveilles » éloignées, voire inaccessible aux gens. Mais aussi pour partager son expérience différente liée à la vie de marin. « On s'interroge beaucoup sur la mort, la survie et notre condition. Quand je suis en mer et que je vois les étoiles, c'est une autre appréciation du cosmos et de l'Homme. On voit la Terre comme une petite poussière dans l'univers. » Un vécu qui lui donne un point de vue « décalé » comme elle le dit. « Je vis très heureuse avec trois litres d'eau par jour. » Un chiffre qui donne à réfléchir lorsque l'on sait que la moyenne en France est de 200 litres.

Au-delà de la conscience environnementale, Isabelle Autissier, voit également la mort d'un autre œil. Lors de son premier naufrage en 1995, la navigatrice confirmée qu'elle est déjà ne panique pas. Mais comment réagit-on dans un moment pareil ? « C'est hyper pragmatique. Le bateau est plein d'eau, il n'y a plus d'électricité, bah il faut le vider et point barre. Le fait d'être dans l'action et concentré sur des solutions fait que l'on s'accroche et que l'on s'en sort. » Un raisonnement cartésien qui repose sur une préparation calculée. « La peur vient toujours de ce que l'on ne connaît pas. Mais quand on a réfléchi en amont à une situation difficile, ça fait la différence. Sans ça, lors de mon deuxième naufrage (1999), je ne sais pas comment ça se serait terminé. Mais quand on est en mer, on vit avec l'idée que la mort est une donnée. Ça fait partie de la vie. Et ça donne plus de force. »

Quand on est en mer, on vit avec l'idée que la mort est une donnée et ça donne de la force.

© Simon Isabelle

Au début des années 2000, la navigatrice décide de rentrer au port. Terminée la course au large. Après s'être accomplie en tant que personne, elle décide de se rendre utile aux autres en faisant le choix d'un engagement précis et concret. Soucieuse de conserver cette liberté qui l'a toujours guidée, ce ne sera pas la politique mais un mouvement associatif, citoyen. « La question environnementale était dans ma tête depuis longtemps. Et je fais l'analyse que c'est le défi du XXIe siècle. Si on ne se dépatouille pas de cette affaire, on va au-devant de grands problèmes et de grandes souffrances pour l'Homme. L'environnement et les droits humains sont les deux piliers sur lesquels l'être humain repose. »

Une conscience environnementale pragmatique

Son côté pragmatique l'oriente naturellement vers le WWF dont elle est la présidente France depuis 2009. « L'approche de l'association est très scientifique et c'est ça qui me plaît. Voilà les faits, qu'est-ce qu'on peut faire ? » Et l'état des lieux est lourd. « C'est la première fois depuis 3,8 milliards d'années, depuis les algues bleues qui ont produit de l'oxygène pour que les espèces puissent vivre, qu'une espèce modifie la planète (l'anthropocène). Les sols, les sous-sols, les tremblements de terre… Aujourd'hui l'espèce humaine modifie tout. On a longtemps pensé qu'il y aurait toujours des poissons dans la mer. Puis l'ONU publie un rapport annonçant qu'à ce rythme, en 2050, il n'y en aura plus... On s'aperçoit que l'on touche les limites d'un système et qu'il faut rapidement faire autrement. » Sinon, les humains doivent s'attendre à un énorme retour de bâton : mauvaises récoltes, guerre pour l'eau, pour les matières premières, écroulement de la biodiversité, disparition des abeilles…

Mais que faire ? « Décarboner l'économie, financer le renouvelable : l'énergie thermique des mers, l'éolienne, le solaire… Le soleil a le bon goût de nous offrir toute l'énergie dont nous avons besoin. La question est politique et la résistance au changement est très forte. Si les fonds de pension n'arrêtent pas de penser à financer le pétrole, on ne va pas y arriver. » Et à l'échelle de l'individu, Isabelle Autissier, a également une idée simple : « Sortir de l'objet et de la possession, pour aller vers la fonction et le partage. » Concrètement, si une perceuse individuelle ne sert que 10 minutes par an à son propriétaire, pourquoi ne pas en acheter une seule pour tout un immeuble ? Autre exemple, « pourquoi continuer à construire des voitures de 300 kilos qui roulent avec des énergies fossiles pour déplacer un bonhomme qui n'en pèse que 70 ? C'est débile. Il faut passer de la voiture objet, à sa fonction déplacement », propose la membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE) qui sent que les choses commencent à bouger. Notamment dans le monde des très grandes entreprises. « Coca-Cola a une vraie réflexion sur la gestion de l'eau par exemple alors qu'ils ne sont pas obligés de se poser des questions sur le sujet, leurs boissons se vendent très bien. Mais comme d'habitude il faut se retrousser les manches parce que ça ne va pas se faire tout seul. »

Quand on boucle l'interview sur la question de la Journée Internationale des droits des femmes, la réponse d'Isabelle Autissier est comme à son habitude, pragmatique et raisonnée: « Une telle Journée est malheureusement nécessaire […] Même dans nos sociétés, être une femme complique la vie. Nous n’avons pas accès aux mêmes choses, le même salaire et certaines femmes prennent même des baffes à la maison, voire pire. Le 8 mars est peut-être le moment de faire le bilan pour voir où on en est. »

La Rédaction de Journey 

1 l’halieutique est l’exploitation et la gestion des ressources vivantes aquatiques